12 juil. 2017

PHOTO | Pensées


Je me souviens encore de Pauline me disant pendant ce shooting "Cet espace est le tien, je veux que tu évolues dedans, tout ce qui t'entoure t'appartient." J'avais rigolé nerveusement car c'était bien la première fois qu'on me demandait de poser avec ces mots, qu'on me faisait prendre conscience du lieu dans lequel je me positionne et qu'on m'amène à l'habiter, à m'habiter. J'étais déstabilisée. Pourtant, des shootings et des poses, j'en ai fait des centaines, j'ai des automatismes ; des mouvements de tête, des regards, des sourires, des positions de pieds, de mains, assise, debout, droite, courbée, qui reviennent toujours à la même place. Une chanson que je connais par cœur. J'ai envie d'en sortir, de jouer d'autres notes ; j'ai accepté d'être la matière première pour des projets plus artistiques que mode ces derniers temps où je ne me sers plus du vêtement comme début de phrase mais de ce qui reste, de mon âme, de mon corps, parfois même à demi nu, littéralement.


Ce jour là, il n'y a aucun accessoire, je ne le suis pas non plus : accessoire. Je suis. La mise en scène est absente, ma tenue, en un seul ton de bleu nuit, ne m'aidera pas en ce jour gris, seule dans mon "royaume" vide qui ne l'était pas, les étudiants venant ici et là autour de nous. Ce qui est d'autant peu anodin avec Pauline, c'est qu'un an auparavant, elle m'avait déjà contactée pour faire des photos. Elle n'avait pas de site (n'en a toujours pas), à peine trois photos à me présenter et des mots, beaucoup de mots qui partaient dans tous les sens. On s'est donné rendez-vous exactement au même endroit et elle n'est jamais venue. J'ai attendu, attendu. Un rendez-vous manqué comme on en vit presque plus. Je suis repartie les bras ballants et j'ai oublié.


Forcément, quand elle me recontacte bien plus tard, je mets du temps à me souvenir. J'hésite et accepte non sans appréhension à rencontrer cette photographe fantôme. Cette fois-ci, elle vient, apparaît confuse au loin avec ses cheveux roux, son perfecto noir et me capture en argentique, prend une ou deux photos avec calme et virevolte dans un autre cadre. Elle ne me guide pas, elle me laisse évoluer et déclenche quand elle le souhaite. 


Toutes les photographes avec qui j'ai travaillées sont différentes. Elles n'ont parfois même pas conscience que je les observe autant qu'elles me sondent à travers leur objectif. Les manières de parler, les recherches visuelles, le rythme ne se ressemblent jamais. Parfois, on me donne des directions précises, parfois non et je les amène où je veux. Je pressens le mouvement qui les éveillera, le regard qui actionnera leur attention. C'est d'autant plus intéressant maintenant que je ne me soucie plus de montrer correctement une énième paire de chaussures. Je ne suis plus un étendard, un style, juste ma personne. C'est sûrement pour cela que ces photos me plaisent, pour leur extrême simplicité et le temps qu'elles ont mis à naître. Je ne peux m'empêcher de les regarder sans penser à celles mortes nées il y a 365 jours et à quel point les trépassées auraient été bien loin de ce résultat là.


Principalement parce que je ne suis plus blogueuse mode au sens propre du terme, ce n'est plus mon hobby-métier. Ma vie ne s'active plus autour du blog. Je ne poste plus régulièrement et y pense peu. Je ne me demande pas quel sera le prochain article, est-ce qu'il va me rapporter de l'argent, je ne me demande pas non plus si celui-ci a du sens, s'il a un quelconque intérêt. Mon quotidien se cherche depuis que j'ai décidé de ne plus être cette personne, de ne plus respecter un agenda mode et de ne plus gagner ma vie de cette manière. Cela n'a pas été facile de prendre cette décision, d'arrêter par étapes d'être ce que le temps a fait de moi par hasard et de laisser la place à une autre d'exister, de se créer, toute brouillon, avançant difficilement dans l'âge avec tout ce bagage virtuel, toutes ces expériences et aventures extraordinaires qui n'ont presque plus aucun sens vis à vis de mes aspirations nouvelles, comme si elles faisaient parties d'une dimension parallèle bien révolue. Dix ans que je m'exprime sur internet, que j'ai vogué sur ce que la virtualité m'a amenée au présent. Je ne peux en disparaître mais me disperse autrement, uniquement quand je le souhaite, quand je le sens. Cela me va bien mieux comme ça.


Je pense souvent à vous que je continue de croiser ailleurs que sur cette plateforme, sur les réseaux ou dans la rue. Vous êtes partout, surtout là où je ne vous attends pas. A une période, je me sentais piégée dans certaines situations où "Cuillère à absinthe" était si loin de mes préoccupations et que vous veniez à ma rencontre, m'y rappeliez, complètement quoite en vous écoutant face à ce que j'ai pu représenter pour vous dans le passé, l'importance que j'ai pu avoir dans des vies qui me sont inconnues. Vos mots sont toujours si bienveillants, plein de soutien, admiratifs, j'ai vu dans des yeux des étoiles que je ne suis pas sûr de mériter, sous aucun angle parce que j'ai juste fait. Je n'ai pas vraiment décidé la moitié de ce qui m'est arrivé, j'ai eu de la chance et c'est pour cette raison en particulier que c'est si compliqué de choisir les prochaines routes à tracer dans ce futur très incertain à mes yeux, sans ce masque. Parfois, j'ai l'impression d'avoir été un pur produit de ma génération, baladée à droite, à gauche, si jeune, si insouciante. Découvrir internet, créer une communauté, suivre le train en marche qui file à toute vitesse, en faire un business... J'aurai aimé continuer à courir dans cette trajectoire toute tracée, les yeux fermés, dans ce milieu qui m'a ouvert les bras, sans me poser de questions mais la vérité est que ça ne me convient pas, ce n'était pas ce que je voulais faire de ma vie, j'étais vide. Quand j'ai réalisé que je ne m'imaginais pas m'activer dans ce sens là pendant des années durant encore et qu'il était impossible de rétropédaler, j'ai eu le vertige, j'ai croulé sous les angoisses. Qu'est-ce que j'allais faire de tout ça ? Comment rebondir en dehors ? Est-ce que c'était seulement possible de faire table rase ? Aujourd'hui, je n'ai toujours pas la réponse, j'expérimente, reviens à ce qui m'a toujours plu à côté, enfant, ce que j'aurai toujours aimé apprendre sans en avoir le courage, la force et l'occasion (le jeu, l'oubli de soi à travers le théâtre en particulier et la musique) et peut-être bien qu'il fallait que je passe par tout ça pour en être apte.


Peut-être qu'internet n'a été qu'une scène sur laquelle j'ai porté des milliers de costumes différents, où j'ai construit de but en blanc des personnages, mon personnage, évoluant au fil des chapitres vers un idéal et fuyant à toute allure un environnement pourrissant, une famille suffocante, des phases de dépression angoissantes. J'ai interprété une histoire, mon histoire et maintenant il est temps d'arrêter de jouer à la poupée avec moi-même. De grandir.


Ce n'est pas un texte d'adieu, loin de là, juste des pensées que j'avais envie d'exprimer maintenant que je suis là où je suis, à l'aube d'un nouveau rythme. Et le plus inouï dans tout ça, c'est que j'ai la chance de le faire avec vous à mes côtés, de loin, de près, présents depuis les débuts ou revenants. Ce "vous" sans qui je n'aurai rien fait et à qui je dois beaucoup, même encore aujourd'hui. Merci infiniment.


Photos @ Pauline Danon

8 commentaires:

  1. Très beau texte, comme toujours. Je fais partie des "vieilles lectrices". J'avais déjà été touchée par tes écrits, et l'affirmation de la personne que tu étais déjà au fond de toi, avec tes convictions et tes valeurs à l'époque de ton premier blog, et à travers tes premières photos et ton quotidien de lycéenne. Je trouve que l'on arrive toujours à déceler ton âme et tes envies dans ce que tu écris, même si tu semblais dire que tes activités ou ton image ne correspondaient pas à ce que tu voulais réellement. On ne peut pas réduire quelqu’un dans toute sa complexité à quelques lignes virtuelles, c'est certain mais j'ai toujours trouvé dans tes travaux une franchise rafraichissante, et un petit quelque chose qui te rend accessible et bien réelle. Et je trouve ça admirable. Bravo pour ton parcours et pour ta construction, cela me semble très réussi ! Bonne continuation Tiphaine, je suis sûre que tu trouveras ta voie.

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  2. ouh là je vois que je tombe pile-poil au bon moment pour verser ma petite larmette... De nostalgie! Tu fera qd même d looks sur insta j'espère, car tu m'inspires pas mal... Je suis vraiment contente pour toi que tu aies trouvé ta voix (voie), enfin c'est vrai que blogueuse c plus vraiment un métier,il y en a tellement maintenant... tout le monde fait son truc c'est nul ; ils se prennent tous pour chez pas qui! C'est devenu vide de sens (un peu) Raconter/"partager sa vie pour la gagner" (pas mal!) Alors merci à ce "toi" sans qui j'aurai encore peut être un peu de place dans mon armoire!!! et aussi moins que des bouquins! C'est bien de te voir évoluer et grandir... Du coup nous aussi on se pose des questions... Tu ne le sais pas mais tu dois aider beaucoup de monde de par ta gentillesse et ta proximité, c'est dur à expliquer... Mais je te comprends c'est le cours de la vie qui s'écoule : tu grandi, je vieilli, on vieilli! En tout cas c'est très plaisant que tu partages tout ça avec nous même si la mode est moins présente tu sera toujours bien habillée pour moi! (enfin j'espère) xoxo

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    1. Hahaha j'adore ta phrase de fin, merci à toi et nombreux commentaires au fil du temps ♥

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  3. Texte très saisissant. En effet je me sens visée parmi les personnes qui te suivent depuis tes débuts (et oui l'époque de ton 1er blog dont j'ai oublié le nom...). Et depuis je ne cesse de te suivre et j'apprécie te voir évoluer. Tu as beau être plus jeune que moi, tu restes une inspiration pour moi. Pourtant j'ai ma personnalité propre et mon côté artistique, comme toi ;-) Bref je te souhaite de vivre plein de belles expériences et une bonne continuation dans ton parcours pro et de vie ! Bises, Pauline

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    1. Rolala Pauline ! Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu ta bouille par ici ! Merci beaucoup ♥

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