23 oct. 2017

TRAVEL | Beyond Seeing


A l'occasion du projet "Beyond Seeing" lancé par le Goethe Institut en début d'année dernière et qui se questionne sur la création sans vision, j'étais invitée à Berlin il y a peu pour rencontrer l'équipe et participer à des ateliers reliés à la mode et l'art sans ce sens, la vue, qui m'est primordiale comme tout à chacun.

"Le monde de la mode est d’abord une expérience purement visuelle – les tendances se font jour dans l’espace public et sont transmises par les médias de masse, les images et photographies. 80 pour cent de toutes les perceptions humaines passent par la vue. Cet univers est refusé aux personnes aveugles ou malvoyantes. Partant de ce constat, nous nous sommes demandé comment, dans ces conditions, elles peuvent percevoir la mode. Comment se comportent-elles face au fait de ne pas voir ce qui est porté et comment les gens, quant à eux, réagissent-ils face à leurs vêtements. Comment expérimentent-ils des couleurs, des tissus et des matières ? Que perçoivent-ils qui nous échappe, peut-être depuis toujours ? En quoi le concept de beauté consiste-t-il pour eux ? Et comment appréhender la mode à travers les sens qui ne font pas appel à la vue ?"


A peine arrivés, direction l'ESMOD de Berlin où un atelier de couture pour personnes aveugles et malvoyantes est sur le point de commencer. L'école de mode est partenaire du projet depuis le début (avec l’Institut Français de la Mode (IFM) à Paris, l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de Bruxelles (La Cambre) et la Swedish School of Textiles) et des élèves accompagnent la création des pièces.

Aujourd'hui au programme : on va coudre un sac. 


Reiner Delgado (ci-dessous), membre important de la Blind Association est le maître en la matière. Il dirige l'atelier en allemand et en anglais. C'est sa sœur qui lui a appris à coudre. J'observe ses mains se balader sur les machines, tatillonnantes mais confiantes, elles dirigent les miennes, voyantes et effrayées par l'aiguille si près de nos doigts (c'était la première fois que je cousais quelque chose). 


Au début j'étais forcément déstabilisée, ce serait mentir de ne pas l'avouer. J'observais les gestes, la manière de toucher de chacune et chacun, un peu gênée d'être si fascinée de voir comment ça se passe. Somme toute, je n'avais jusqu'ici jamais échangé de ma vie avec une personne aveugle et au début, la barrière de la langue (la plupart ne parlant qu'allemand) me laissait extérieure à la situation (comme une voyeuse, c'est le cas de le dire), le temps que je prenne mes marques et m'adapte aux nouvelles règles d'échanges. Par exemple, j'ai tendance à regarder droit dans les yeux quelqu'un quand je l'écoute et à vaguement osciller de la tête, là, il n'était pas question de rester silencieuse, il fallait que je m'exprime, que j'active mon corps pour communiquer.


Ah, on n'était pas peu fière avec Pauline, blogueuse déficiente visuelle de Bruxelles, de notre réalisation ! Une équipe de choc !



Le lendemain matin, on file à la Berlinische Galerie. La vieille, Reiner, autour du diner, m'expliquait le projet qu'il a mis en place avec le musée pour permettre aux personnes aveugles et malvoyantes de profiter des expositions.



Six tableaux ont été reproduits dans des petites vignettes, à plat, construites avec différentes matières, découpes et couleurs que les personnes non voyantes peuvent toucher, accompagnées d'une application dédiée sur téléphone qui leur explique ce qu'elles découvrent avec leurs mains. Pour s’imprégner de l'expérience, on nous avait distribué des masques afin de cacher notre vue, on découvrait en premier chacun des tableaux de la sorte, vacillant d'une pièce à l'autre avec Reiner comme guide avant de l'enlever et de confronter ce qu'on avait vu mentalement avec la "réalité".


Roma - Hannah Höch



The dancer Baladine Klossowski - Eugen Spiro

Si certaines pièces plus représentatives, comme cette peinture d'une danseuse, étaient faciles à comprendre (tout en conservant l'aspect non défini du corps à travers la robe originel, le seul pied apparent), d'autres plus abstraites me laissaient complètement dans le flou quant à leur contenu. Sur celle qui suit, j'avais compris les arbres mais le reste était un capharnaüm complet. Ce qui respecte assez bien le sujet même du tableau : les bruits dans la rue.


On a tous et toutes partager un moment d'art unique et je suis si reconnaissante envers Reiner pour ses explications douces et précises tout au long de la visite ♥




L'après-midi était dédié au shopping : en route pour Pick & Weight, une très grande friperie où on paye au poids ce qu'on choisit (un peu comme Kiloshop).




Pauline m'explique que comme ses yeux ne voient pas les couleurs, elle se concentre sur les motifs, la coupe, la matière et surtout qu'elle préfère accessoiriser ses tenues avec des bijoux qu'elle collectionne. 


Mais voilà qu'il est déjà temps de repartir, en courant dans l'aéroport pour attraper notre avion à la dernière minute ! Le souffle coupé (va falloir arrêter de fumer), en trinquant à la bière dans les airs, je repense à tout ce que j'ai ressenti en 48h, aux rencontres que j'ai faites, à ce que j'ai appris et c'est le cœur serré que je reviens à Paris. Merci à Katharina et Timo de m'avoir permis d'en être, ce sont des souvenirs que je n'oublierai jamais et qui m'ont déjà un peu changé.

Pressée de retrouver tout le monde en janvier pour l'exposition finale du projet qui aura lieu à Paris et qui sera sans doute exceptionnelle ! Je vous en reparlerai d'ici là !

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