10 déc. 2017

PHOTO | Cruelles fleurs


CRUELLES FLEURS . what a young girl should not know

"Ce projet s’intéresse au fantasme, à l’influence du regard de l’autre, et à l’idée que toute relation humaine est une forme d’appropriation. Il se penche particulièrement sur celle de l’artiste à la muse, qui est à mon sens la parfaite et extrême illustration d’un rapport désirant/désiré. À travers une série de photographies, je raconte l’histoire d’une Femme sous le désir d’un Autre.

En prenant conscience d’être regardé par autrui, elle se découvre objet pour lui. Son regard l’atteint et la métamorphose. L’autre voit en elle ce qu’il veut voir, et elle ne vit plus qu’à travers ce voile qu’il a imaginé. La femme devient son immobile, une sculpture, une nature morte dépossédée de son être, car à rêver l’impossible, il pourrait désirer le possible."


Éléonore Tisseyre


Il y a quelques mois, j'ai accepté d'être le produit brut de "Cruelles Fleurs", enthousiasmée par le sujet du projet d’Éléonore comme par le défi que cela serait pour moi de poser topless devant elle et son acolyte. J'ai un rapport à mon corps dont vous connaissez déjà les grandes lignes : je ne le considère pas, moi, petit ectoplasme.

Mon enveloppe charnelle m'est toujours apparue sans genre et sans intérêts particuliers (surtout déshabillée, déformation professionnelle je suppose) mais surtout peu contraignante car j'ai la chance d'avoir "une plastique" qui rentre dans les cases de ce qu'il faudrait plus ou moins qu'elle soit dans notre société occidentale présente (cela changera, surtout en vieillissant). Mon corps blanc, mince et valide ne me discrimine pas, je ne débecte aucune de ses parties ni n'en préfère d'autres, je ne veux pas le changer et ne fait rien pour, il est juste là, il fait sa vie et je ne le pense pas (ce qui est l'essence même de mon privilège corporel). Je ne m'en sers pas comme un outil que ce soit de séduction ou de dénonciation, ni ne cherche spécifiquement à le cacher ou le montrer. Je n'apprécie pas qu'on le touche, l'effleure sans raison (ce qui me rappelle sa présence), ni qu'on se focalise uniquement sur lui pour m'appréhender comme être humaine : bref, comme toute personne à tendance cérébrale je le préfère absent en arrière-plan. Il ne prend sens à mes yeux que quand j'accepte de le partager en amour, quand il doit performer sur scène ou que malade, je le soigne, je l'écoute. Je vois les corps des autres pareillement au quotidien, c'est à dire sans les regarder ; comme des boites floues dans lesquelles se cachent leurs êtres et qui m'intéressent si peu (mon éducation catholique, bien qu'étant non-croyante aujourd'hui, doit y être pour beaucoup - et ma myopie !). Je trouve rarement qui que ce soit de beau au premiers abords (je fais partie de ces personnes qui ont besoin de voir l'autre bouger, parler, vivre pour apprécier sa beauté), de "bien foutu", rien ne m'attire personnellement dans les données de la peau, de la chair (en dehors des problématiques sociétales qui se cachent derrière et que beaucoup adorent faire semblant de ne pas voir). 



Et là, je ne vous parle que du corps comme entité extérieure. Quand je me focalise consciemment sur l'intérieur (ce qu'on ne fait pratiquement jamais quand tout fonctionne correctement), sur le fait que je suis faite de globules, que j'ai un cœur, un foie, des veines et que tout ceci a une mécanique bien rodée, loin d'être fantomatique comme je le souhaiterai, j'angoisse et me détache au plus vite de cette réalisation trop éclairée. Il suffit que quelqu'un aborde en détails une opération chirurgicale pour qu'en écoutant, fascinée, je frissonne d'effroi (et non de dégoût, nuance) et il n'est alors même pas question de me parler d'enfanter !


C'est bien pour cela que de poser dans le plus simple appareil devant une inconnue a éveillé ma curiosité (aussi parce que je ne l'avais jamais fait) et que je m'y suis prêtée avec une légèreté presque naïve. Un dimanche de printemps, j'ai enlevé mes vêtements, on a maquillé mes yeux, mes doigts et mes genoux de faux bleus, entouré mon corps de plastique, joué avec des plantes, j'ai bu du café, fumé des cigarettes, écouté mes playlists favorites entre chaque prises. Cela n'a duré qu'une matinée puis une fois terminé, j'ai continué ma journée en partant me balader dans le parc de Vincennes avec un ami. Ni plus, ni moins.



Là où l'expérience est devenue vraiment intéressante, c'est quand j'ai souhaité poster les photos après "l'embargo exposition" et qu'en m'attelant à cet article, tout d'un coup (et ce seulement des mois après avoir posé) je me suis aperçue (et c'est bien là le mot juste !) qu'on allait vraiment me voir NUE, figée à jamais sur internet (si vous vous demandez comment je n'ai pu réalisé cette évidence que ci-tard : cela tient surtout au fait qu'après des années de blogging mode, j'ai un rapport extrêmement détachée à mon image) ; mes collègues de travail (parfois très loin du monde artistique) ou de vagues connaissances allaient pouvoir prendre le temps de me décortiquer et même peut-être de sauvegarder à loisir ces photos. Tout d'un coup, le regard et le désir de l'Autre qu'abordent Éléonore dans son texte introductif prenaient tout leur sens dans ma réalité ; mon corps n'était plus juste un corps et il n'était maintenant déjà plus possible de l'exposer innocemment comme tel, sans conséquences. Ces milliers de regards hypothétiques et ce qu'ils allaient décider de voir de moi m'ont pesé en quelques secondes. Alors quoi ? Ne pas les poster ? N'est-ce pas ridicule finalement de les publier censurées (et drastiquement sélectionnées) alors que je soutiens et le projet (sinon je n'aurai pas poser pour) et le fait de libérer le corps féminin de sa sexualisation systématique ? Est-ce une simple question de pudeur personnelle tout à fait excusable (et encore, elle ne vient pas de nulle part cette pudeur !) ou à l'inverse une preuve parmi tant d'autres que je ne suis pas libre d'en faire ce que je veux sans craindre des retombées peut-être dramatiques (et je l'espère dans le fond que fantasmées) si certaines personnes tombent dessus telles quelles ?


Je ne sais pas.


Je suis arrivée au point de ma réflexion où c'est bien la position dans laquelle cette situation me met, le tiraillement intérieur que je ressens qui a de l'importance en dehors même des visuels dits et qu'il fallait que j'exprime (non pas sans quelques appréhensions). Tout cette simplicité ressentie le jour du shooting, à me contorsionner et ce relativement à l'aise devant ces quatre yeux (six en comptant le chat), mon contentement et celui d’Éléonore dans le processus de création, le retour douillet aux vêtements qui protègent puis par la suite ma gêne amusée à la découverte du résultat dans ma boite mail, drôlement satisfaite comme une enfant de m'observer comme je ne me suis jamais vue : tout cet ensemble positif écrasé en une seconde par le poids de ce désir non désiré créant cet interdit absurde qui nous incite hypocritement à cacher nos tétons pour rendre une photo de femme à la poitrine nue moins sexualisée et par conséquent moralement acceptable à la vue de tous sur internet. "Couvrez ce sein que je ne saurais voir !" (Le Tartuffe, Molière). Le fait même que je faute dans ce sens pour me protéger, que je n'ose pas à 100% m'affranchir de cette loi dans un espace certes public mais qui m'appartient, pour un projet artistique que j'apprécie prouve bien finalement que je n'ai pas le contrôle sur ce que l'Autre voit de mon moi féminin et illustre tout autant le sujet d’Éléonore que les photos elles-mêmes. 

Je me suis décidée moi-même comme matière artistique, objet et pourtant voilà que mon corps m'échappe encore...

8 commentaires:

  1. très joli texte qui me fait prendre conscience que la relation que j'ai avec mon corps est particulièrement similaire à la tienne (De même pour le coté mécanique, je suis capable de tomber dans les pommes si on me parle de détails chirurgicaux).
    Bravo pour avoir pris le courage de poster l'article, ces photos sont très belles et vraiment très artistiques!

    RépondreSupprimer
  2. Et bien je ne commente jamais au grand jamais mais je franchi ce cap pour te dire que je te suis depuis longtemps et que j'apprécie de plus en plus tes posts et réflexions.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh ! Merci beaucoup ! Je poste de manière si aléatoire maintenant que parfois je me demande si ça sert à quelque chose et c'est des commentaires comme le tien qui me permettent de m'assurer que je ne balbutie pas toute seule dans le vide ♥

      Supprimer
  3. Coucou Typhaine ! C'est bien écrit et super intéressant, la manière dont tu racontes ton rapport au corps. Je pense qu'on a tous un rapport particulier à notre corps. J'avais vu ta story et j'avais hâte de voir qu'elle décision tu allais prendre. Les photos sont vraiment belles même "censurées". J'admire les personnes qui osent la nudité pour l'art, mais je comprends à 100% ta pudeur aussi et elle ne rend pas ta démarche moins artistique. Il faut savoir protéger son intimité avec le monde fou d'internet et si c'est comme ça que tu l'as ressenti tu as bien fait de t'écouter :) Bravo pour ce projet en tous cas !

    RépondreSupprimer
  4. Le premier paragraphe de ton texte m'a laissé très émue, ça fait tellement du bien de lire ce discours complètement honnête, sans emballage cadeau sociétal nul, juste toi, et ça me fait sentir plus normale. Bon, je relirai à une heure plus normale, mais merci, quand même.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oooooh ! ♥
      Merci à toi !
      (je viens de voir l'heure où tu as posté ton commentaire, je comprends mieux "l'heure normale" !)

      Supprimer