26 mars 2018

CULTURE | Le narcissisme et moi


Il y a peu, j'ai lu un livre que je ne peux que m'empresser de vous conseiller : "La culture du narcissisme" de Christopher Lasch. Même si celui ci a été publié en 1979, la société (principalement américaine) qui y est décrite ressemble encore à la notre et ce même 40 ans après. Toutes les pistes sont là, on a plongé la tête la première dedans, en pire si j'ose dire grâce aux outils qui se sont offerts à nous dans les années 2000 (la télé-réalité et les réseaux sociaux en premier !). Un passage qui ressemble à une prédiction :

"La vie moderne est si complètement médiatisée par les images électroniques qu'on ne peut s'empêcher de réagir à autrui comme si leurs actions - et les nôtres - étaient enregistrées et transmises simultanément à une audience invisible ou emmagasinées pour être scrutées plus tard. "Souriez, la caméra invisible vous observe !" L'intrusion de cet œil omniprésent dans la vie quotidienne ne nous étonne plus et ne nous surprend plus sans défenses. Inutile de nous rappeler qu'il faut sourire. Ce sourire accueillant, bienveillant s'est gravé sur nos visages et nous savons même sous quels angles il est le plus flatteur."

ou encore :

"La publicité sert moins à lancer un produit qu'à promouvoir la consommation comme style de vie. Elle "éduque" les masses à ressentir un appétit insatiable, non seulement de produits, mais d'expériences nouvelles et d'accomplissement personnel. Elle vante la consommation, remède universel aux maux familiers que sont la solitude, la maladie, la fatigue, l'insatisfaction sexuelle. Mais simultanément, elle crée de nouvelles formes de mécontentements, spécifiques à l'âge moderne. Elle utilise et stimule le malaise de la civilisation industrielle. Votre travail est ennuyeux et sans signification ? Il vous donne un sentiment de fatigue et de futilité ? Votre existence est vide ? Consommez-donc, cela comblera ce vide douloureux. D'où la volonté d'envelopper la marchandise d'une aura romantique, d'allusions à des lieux exotiques, à des expériences merveilleuses, et de l'affubler d'images de seins féminins, d'où coulent tous les bien-faits."

Rien de de nouveau sous le soleil ! Et pourtant, je vous parle de ce livre en particulier car il a mis en lumière des frustrations que j'ai pu ressentir, les a situées sur une trame historique qui dépasse mon individualité et a expliqué entre autres certains choix hasardeux dans ma vie. Et quoi de mieux pour le prouver que de vous partager le texte intime qui suit et qui date d'il y a deux ans, écrit le 6 mars 2016 alors que je faisais face à l'absurdité de mon occupation professionnelle, peu de temps avant que j'active ma "petite mort" ? Dans Pensées, j'ai déjà abordé ce sujet (vous verrez, des passages y font écho inconsciemment) dont le sens m'a longtemps obsédé et sur lequel j'ai tant à dire (j'ai l'impression de radoter à force) : mon expérience et ma "carrière" comme blogueuse mode dans un temps donné et terminé (je suis à la retraite). C'est particulièrement intéressant pour moi de relire ce texte maintenant que j'ai détaché les liens qui m’enchaînaient à ce laps de vie professionnel que je haïssais plus que tout en fin de course ; il résonne. On prône (et jalouse) beaucoup ce nouveau métier comme une réussite en soi car il permet de consommer, encore et encore, à moindre frais si ce n'est pas gratuitement et d'être (très bien) payé pour "exister" (dans un monde rempli de produits, bien sûr), d'être son propre patron, joignant qui plus est à l'activité une forme de célébrité ; tout ce que nos personnalités narcissiques peuvent être amenées à fantasmer dans notre société moderne (cela m'a d'ailleurs longtemps convenu et plu), Christopher Lasch cible et prédit l'ensemble exposant la part de vide inclue qu'on montre moins et qui peut vite rendre ce quotidien "luxueux" sombre. Je l'ai vécu de plein fouet et il m'a longtemps fait douter de la propre utilité de mon existence en dehors des projecteurs virtuels. Voyez par vous-même.

"Plus tôt dans la semaine, abattue par une fin de grippe, j'ai pleuré, beaucoup, la vie était plus lourde que d'habitude. Il a fallu d'une seule journée de fashion week, vingt minutes assise sur un banc de défilé, au deuxième rang, isolée de mon pack professionnel à qui j'ai claqué des bises sans sens à regarder des mannequins porter des vêtements dont je me fiche pour me demander ce que je faisais là. Pour la énième fois. J'en ai détesté ma vie, j'en ai détesté ma présence dans ce lieu, l'absurdité de mon besoin encore vicieux d'en être physiquement quand toute mon âme veut s'en échapper. Qu'est-ce que je fais ? Pourquoi je continue à me nourrir de ce poison qui n'est plus moi et qui ne m'a même jamais vraiment fait pousser dans le bon sens ? Je la connais très bien la réponse. Je n'ai pratiquement jamais vécu sans. La vie sans Cuillère à absinthe, la vie sans les milliers d'yeux invisibles qui me regardent, qui valident mon existence, la vie sans tous ces inconnus qui gravitent autour de moi, j'ai grandi avec, c'est une drogue, une raison d'être par habitude. Assise en boule au milieu de ma cuisine, cachée d'eux, je pleurais de toute ma fatigue d'être "ça", de représenter cette vie vide et narcissique qui ne me correspond absolument plus et d'en souffrir sans savoir comment m'en débarrasser et ce sans me plonger dans l'insécurité. Internet est la meilleure comme la pire chose qui me soit arrivée dans ma vie. J'y ai construit un cocon étouffant sans le savoir. Je me suis asséchée dans un monde qui te demande de ne surtout pas réfléchir alors que mon cerveau bouillonnait de curiosité, de revendications, de questions. La superficialité de mon mode de vie de vendue me rend si triste, si malheureuse, si déplorable. Je suis effrayée, je n'ai parfois plus la force d'imaginer qu'il puisse y avoir autre chose en dehors de ce quotidien absurde. Dans le passé, perdue dans la campagne, je rêvais de faire ; j'ai cru y arriver toutes ces années alors que je n'étais qu'en train de me divertir. Je n'ai rien d'accompli, rien sur lequel reposer mon esprit, rien que j'ai construit et dont je suis fière personnellement. Rien de tangible, que des objets de consommation donnés les uns après les autres, voilà tout ce que je peux léguer. Des objets morts, sans histoire, remplaçables à l'infini, qui n'ont répondu à aucun désir vital, qui se sont agrippés à moi comme des sangsues pour récompenser des entreprises que je débecte, poussant d'autres à acheter, encore et encore. Voilà tout ce que j'ai gagné, cela, un semblant de réussite et de l'argent. J'étouffe.



(...) Est-ce que je peux accepter de me voir ? A travers mes propres yeux et à travers ceux de mes proches principalement ? Est-ce que je peux vivre cachée dans un petit monde, rétrécir mon champ de vision et y concentrer que ce qui me plait, supprimer les parasites ? Qu'est-ce qu'il y a au delà ? C'est qui cette Typhaine qui n'est pas blogueuse mode ? C'est qui cette autre fille qui n'agit pas au quotidien pour nourrir un personnage virtuel, qui n'est pas en représentation ? Qu-a-t-elle à donner ? Qu-a-t-elle surtout à garder ? Quelles seront ses actions si on enlève le poids de son "rôle" ? Quelles seront ses propres attentes personnelles ? A quoi ressembleront ses journées ? Qui suis-je si je décolle le masque ? 

Il y a une part de curiosité qui me prend. J'ose. J'ose imaginer une autre vie, j'ose voir ce que gagnerait en légèreté, en naïveté, en joie mon quotidien. Passer un moment avec mes proches, voyager, vivre en somme sans avoir à en faire part à internet, récupérer mon intimité ; ne pas communiquer tous ces moments de bonheur pour prouver qu'ils existent, qu'ils sont cool. Ils ne seraient plus qu'à moi, juste à moi, créer pour moi, pour mon bonheur unique. Quel luxe ! C'est effrayant, fascinant, excitant, je mettrais fin à ma douleur, mon combat intérieur entre ces deux "moi" ; je n'aurai plus à penser à ce que je renvoie comme image, mon look, ma féminité, ce que je dois représenter, je pourrais juste être un seul moi sans me préoccuper de ma crédibilité, de mon droit d'être comme ça par rapport à ce qu'on attend de l'autre dans ce carcan. Je serais libre. Seule et libre, l'espace épuré pour garder que le meilleur. (...) Je me dis que c'est d'une manière ou d'une autre la meilleure décision que je puisse prendre à ce jour pour REGAGNER ma vie."



C'est rigolo non ? De comparer les extraits plus haut à ce ressenti. J'aurai été largement incapable de partager ce texte (par ailleurs médiocre) au moment T, hors de question d'admettre ma vulnérabilité là où j'imageais une forme de réussite à la vue de tous (quelle petite ingrate !) mais il est intéressant en soi parce qu'il illustre vivement tout ce que Christopher Lasch aborde. J'ai même d'autres textes plus anciens où je réalise de but en blanc que mon travail de l'époque consiste tout bonnement à montrer que je vis (et à accessoirement porter des vêtements, soit). Imaginez donc comme j'ai rigolé à la lecture de ce livre ! 

"Bien qu'elles ne soient pas nécessairement plus nombreuses qu'auparavant, les personnalités narcissiques jouent un rôle manifeste dans la vie contemporaine, et atteignent souvent des positions éminentes. Jouissant de l'adulation des masses, ces gens en vue donnent le ton à la vie tant privée que publique, puisque le mécanisme de la célébrité ne reconnait pas de frontière entre ces deux domaines. Les "idoles" - ce terme révélateur, englobant non seulement les riches et les têtes couronnées mais tout ceux qui se dorent, ne serait-ce qu'un instant, dans la lumière des projecteurs, ou se reflètent dans l’œil d'une caméra-, ces idoles, donc,  vivent pleinement le fantasme du succès narcissique. Or, celui-ci n'est rien d'autre qu'un désir d'être immensément admiré, non pour ce qu'on a accompli, mais simplement pour soi-même, sans réserve et sans esprit critique." 

J'ai nourri ma personnalité narcissique pendant des années à travers le blog (ce qui m'a rendu bien plus malheureuse qu'heureuse, qu'importe les faux sourires que j'ai longtemps affichés) et si vous en doutez encore, mon histoire est loin d'être unique ; on se fait tous à échelle différente bouffer par notre autre parfait virtuel et une société qui nous pousse à faire de la consommation un but de vie, à travailler pour gagner de l'argent à fin de continuer d'acheter et des objets et de la culture et des expériences (la liste est longue) et bien sûr, à vendre notre intimité, ce mot qui nous parait presque abstrait aujourd'hui. 

Alors, ça a techniquement pris du temps (et je suis loin d'être tout à fait "soignée) mais ça y est, je vis ce que j'avais osé imaginer. Je me suis extirpée d'un milieu, le côtoyant maintenant avec plaisir de temps en temps comme on revoit un ancien ami, de loin. J'ai pris énormément de recul avec les réseaux sociaux (j'ai même passé deux mois avec un portable à 10 euros, sans internet à taper lentement mais sûrement mes textos en T9) et ça fait du bien. Si le passé me rattrape toujours (pas tous les jours facile de me trimbaler cette image virtuelle décolorée dans ma nouvelle réalité, je dois encore faire la paix avec elle), je fais des plans de vie à nouveau dont la finalité première consiste en somme à vivre comme une petite fourmi parmi tant d'autres, loin d'une audience trop dévorante ; j'ai réappris à penser au futur lointain, à m'imaginer autrement et ailleurs, à calmer mes frustrations enfantines et narcissiques de grandeur et de destin exceptionnel, à me réapproprier ma vie et ma mort sans avoir à prouver que mon "moi" avait une raison d'exister aux yeux des autres.

 Tout ça pour dire : lisez "La culture du narcissisme".


PS : Il me semble important de préciser, au cas-où, que je ne critique en rien ceux et celles qui se réalisent à travers ce type d'activités. Il m'a bien fallu parcourir et expérimenter ce chemin pour comprendre que ce n'était pas ce que je recherchais dans ma vie et cette conclusion de toute évidence ne tient qu'à moi.

6 commentaires:

  1. Bonjour Thyphaine,

    Merci pour cet article vraiment intéressant. Ça se rattache beaucoup pour moi à la notion de postmodernité : à ce sujet je te conseille le très bon livre "Morale du masque" de Patrice Bollon ; je vais pour ma part me pencher sur cette culture du narcissisme. Il y a quelques mois, j'ai essayé d'exprimer cette même aspiration en écrivant le petit manifeste d'anticipation que voici :

    "La pensée contemplative est née comme une réponse naturelle à l'exhortation croissante de production et de communication personnelles. Fatigués de devoir exister toujours plus, d'entreprendre, de communiquer sur les réseaux sociaux et d'intéresser à soi ou à ses projets les membres d'un cercle de connaissances étendu, les contemplatifs cessent simplement de prendre part à ces formes d'échange. Se départant de tout outil de communication à large spectre, ils aspirent à une puissance d'exister minimale, dans une profession de foi laïque et écologique d'oubli de soi. Des attitudes telles que "donner son avis", "mobiliser l'attention à sa cause" ou toute autre activité sociale intense sont dédaignées par ses membres. L'idéal contemplatif est de délaisser l'information continue et les communications parasites au profit de savoirs profonds à l'utilité durable.

    Les contemplatifs produisent dans une perspective de long terme, à une échelle individuelle et n'en informent personne. Naturellement, ils ne consomment que le strict nécessaire et circonscrivent avec soin leurs moyens d'édification.Lorsqu'il parle, écrit ou construit, le contemplatif ne recherche pas sa propre promotion. Lorsqu'il parle, écrit ou construit, le contemplatif est constamment ouvert à la remise en question et vise la neutralité morale et matérielle.

    La pensée contemplative questionne ses membres sur leur besoin de reproduction, d'enrichissement substantiel, de postérité. Elle invite à l'écoute, à la réflexion, à l'économie de soi et à la dévolution au présent."

    Je me demande si un tel mouvement collectif naîtra un jour ! En attendant, merci !

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    1. Ton manifeste est au point et si ce mouvement apparaît un jour, j'en serai pour sûr ! Merci pour la recommendation de livre, je me le note !

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  2. Ouaah, merci pour cet article Tiphaine ! Avec celui-ci, et avec "Pensées" tu nous offres à lire de belles réflexions sur la condition de blogueuse/eur/influenceuse/eur, des carrières qui ont pourtant l'air de beaucoup attirer les jeunes aujourd'hui. J'espère tellement que ces textes sauront trouver leur chemin vers des personnes qui en ont besoin, ou qui ne savent pas encore qu'elles en ont besoin. Je passe régulièrement sur ton blog depuis la période "skyblog", et après un temps durant lequel je t'avoue que j'avais cessé de venir faire coucou, je suis contente de constater que les choses, ici, ont changé, et que toi aussi. Et je suis contente de voir que tu as beaucoup plus à offrir au monde que des photos de mode et des avants-goûts de lifestyle (même si j'ai apprécié et apprécie toujours beaucoup ce genre de contenu).
    Je te souhaite de t'épanouir quelles que soient les voies que tu prendras ! Bonne vie !

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  3. Ton article est très intéressant (et ton texte loin d'être médiocre, ne sois pas si dure!)
    À l'heure où Instagram a perdu tout son sens à mes yeux, et qu'en tant que créatrice je me retrouve à passer plus de temps à "gérer mes réseaux"et devoir élaborer des stratégies qu'à réellement être dans la création, j'y trouve vraiment un sens. Je te "suis" depuis tellement longtemps que ça me fait plaisir de te savoir hors du circuit...
    Au plaisir de continuer à te lire.
    Je vais m'empresser de lire son bouquin...

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    1. Hahaha, merci ! Je suis dure avec mes écrits intimes parce qu'ils ne sont pas supposés être lus par qui que ce soit donc forcément, je les travaille moins.
      Pour continuer sur le thème d'Instagram, je me remettrai jamais des itw dans certains magazines mode qui en plus de signaler nom, prénom et activité de la personne mise en avant ajoutent maintenant le nombre de followers sur Instagram, comme un numéro exprimant aussi l’identité, c'est effrayant.

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